Pouvoir et Résistance : Foucault et Chomsky

Le Débat entre Foucault et Chomsky
« Il est de la première responsabilité de tout citoyen de mettre en question l’autorité… Ne pas se préparer, c’est se préparer à échouer. », Benjamin Franklin, Père fondateur des USA.

Le débat entre pouvoir et résistance dans l’Occident moderne est illustré par le débat ente Foucault et Chomsky.

La télévision néerlandaise a organisé une série d’entretiens avec des intellectuels afin d’aborder des questions sociales. Parmi ces entretiens, Chomsky et Foucault furent invités le 22 octobre 1971, par Fons Elders pour discuter sur la Nature humaine. On a une divergence entre la vision philosophique-postmoderne de Foucault et la vision politique-nihiliste de Chomsky.

– Foucault avec ses ouvrages tel que *L’Archéologie du savoir* (1969) a déconstruit le savoir comme produit d’épistémologies et de structures de pouvoir. Il est l’une des références majeures sur le dévoilement des structures (institutions) du pouvoir.

– Chomsky est connu pour son activisme politique avec ses nombreuses critiques de l’impérialisme américain tel que   *American Power and the New Mandarins* (1969). Il est l’un des opposants farouches et résistants contre le pouvoir.

Elders va leur poser la problématique suivante :

« Tout savoir concernant l'homme, de l'histoire à la linguistique en passant par la psychologie, se trouve confronté à la question de savoir si, en dernière instance, nous sommes le produit de toutes sortes de facteurs externes, ou si, malgré nos différences, nous possédons quelque chose que l'on pourrait appeler une nature humaine commune qui nous permette de nous considérer les uns les autres comme des êtres humains. »

– Chomsky avec sa théorie de la grammaire universelle affirme que la nature humaine est bien. Pour lui, la nature humaine est innée et universelle. Elle est fondée sur des structures biologiques qu’il identifie aux structures innées de l’esprit humain. La Nature humaine est pour la justice contre le pouvoir.

– Foucault avec sa théorie sociale, affirme que nos conceptions de la nature humaine sont acquises au sein de notre propre société, civilisation et culture.

De la nature humaine, le débat va s’orienter naturellement vers la société et ses modèles de pouvoir et de domination.

– Foucault va affirmer que le pouvoir est dilué dans des institutions en apparence neutres qu’il faut critiquer comme la famille, l’école, l’université, la médecine et la psychiatrie.

– Chomsky affirme plutôt que le vrai pouvoir est celui qui dirige les institutions : L’État avec ses pouvoirs économiques-financiers que possèdent une minorité d’élites, tandis que la majorité des travailleurs n’exerce aucun contrôle réel sur leur fonctionnement.

Concernant la stratégie à adopter en face de cette domination, Chomsky reprochait à Foucault de bien effectuer son travail de déconstruction du pouvoir, mais de ne jamais penser à la reconstruction d’un modèle de résistance.

– Chomsky : Le manque de résistance laisse le statu quo intact, renforçant le pouvoir étatique.

– Foucault : L’absence de modèle de résistance est un choix afin de ne pas imposer une référence.

Chomsky a raison de demander de sortir du Statu quo sans qu’il ne présente une solution autre que l’anarchisme qui a échoué sans jamais avoir été implémenté. Foucault a raison d’affirmer que les notions de résistance fondées sur la nature humaine et de justice sont des produits du pouvoir. Cela le conforter dans le détachement philosophique qui refuse l’action.

Chomsky cherche à construire une vision pour la résistance contre le pouvoir, alors que Foucault se concentrer sur l’analyse du pouvoir. On pourrait dire que leurs approches sont en apparence complémentaire. En réalité, ils ne peuvent l’etre si leurs analyses du pouvoir sont déjà différentes sans être contradictoires.

La liberté réside dans la résistance aux violences imposées par l’État. La résistance est un devoir plus qu’un droit humain naturel. Il nous reste à puiser dans nos capacités mentales et physiques pour trouver la meilleure réponse à la violence en évitant de devenir ce que l’on combat :  une machine bestiale !

Foucault : La Violence institutionnelle Normalisée

« L’adversaire stratégique est le fascisme… le fascisme en nous tous, dans nos têtes et dans notre comportement quotidien, le fascisme qui nous pousse à aimer le pouvoir, à désirer la chose même qui nous domine et nous exploite. », Michel Foucault

Foucault s’oppose à Shomsky sur la réponse à apporter au pouvoir. Il ne s’oppose pas au Pourvoir. Il fait juste sa critique (déconstruction) sans donner des solutions de résistance.

« Il me semble que la véritable tâche politique, dans une société comme la nôtre, est de critiquer le fonctionnement des institutions qui paraissent à la fois neutres et indépendantes ; de les critiquer et de les attaquer de telle sorte que la violence politique qui s'est toujours exercée obscurément à travers elles soit démasquée, afin de pouvoir la combattre. »

Avec les temps modernes, le pouvoir central a changé de nature en s’adaptant à la modernité du libéralisme. Au lieu de la violence de l’état, il a manufacturé un autre modèle de pouvoir : le contrôle et la discipline à travers les institutions de l’État. L’Objet de Foucault est de nous démontrer que le pouvoir n’est pas essentiellement dans le pouvoir centrale ; L’État, mais partout dans toutes les institutions et sphères sociales : armées, hôpitaux, asiles, usines, nos écoles … ressemblent tous à nos prisons.

« Ceux qui volent, on les emprisonne ; ceux qui violent, on les emprisonne ; ceux qui tuent, également. D'où vient cette étrange pratique et le curieux projet d'enfermer pour redresser, que portent avec eux les Codes pénaux de l'époque moderne ? Un vieil héritage des cachots du Moyen Age ? …”, Foucault

Le comportement des individus est corrigé, réglementé et surtout surveillé et contrôlé afin d’en faire de de bons citoyens. On inventera alors des normes de ce qui est bon et mauvais, bien ou mal, normal ou déviant. Le Pouvoir contrôle nos croyances.

Nos corps et nos esprits ont été « dressés » par des institutions (éducation, culture, travail) qui nous ont appris que l’obéissance et la surveillance sont les conditions sociales naturelles. Le thème de la surveillance va être essentielle avec l’arrivé des technologies de surveillance.

Surveiller et Punir’ de Foucault va démontrer et déconstruire cette forme vicieuse de la violence :

– La prison : Elle ne se fait pas en public, mais dans un lieu caché. On enlève au coupable ce qui fait de lui un humain; sa liberté et on le traite comme une bête. L’objet n’est pas de le dissuader de récidiver, mais de frapper les esprits sur un État qui punit et qui discipline. La terreur est présente dans « un grand rituel théâtral ». On retrouve ces méthodes carcérales dans les écoles, les pensionnats ou les casernes.

– la surveillance : on voit cela maintenant avec toutes ces caméras dans tous les lieux publics.

– La Normalisation :  On définit ce qui est « normal » (le bon élève, l’ouvrier productif, le citoyen responsable) par des normes.   Tout ce qui s’en écarte est perçu comme une déviance à corriger.

La Société peut être vue comme une prison à ciel ouvert, mais qui cache sa violence entre des murs. On peut y mettre tous ceux qui remettent en cause les lois absolues de l’État. Les opposants deviennent des hors-la-loi qualifiés de malades, d’ennemis, d’anarchistes ou de terroristes. Ils sont privés de ce qui est la case de leur combat : la liberté. La modernité ne les exécute pas, elle les dresse dans le secret des murs. Elle les sépare des autres. Elle les culpabilise.

La société leur apprend la discipline et l’obéissance ! On les récompense s’ils se soumettent et on les punit, les corrige, les redresse et les réadapte pour devenir ‘dociles et utiles’ avec ces sciences de sociologie, psychologie, psychiatrie.

Terrorisé, Le citoyen devient docile. Il avale de toute pièce le non-sens des ordres insensés, injustes et coercitifs. Le pire est qu’il va se convaincre que son bourreau a raison de lui infliger le fouet pour son propre bien-être. Il devient un complice actif dans une servitude volontaire. La soumission est le résultat d’un instinct de survie et une psychologie de masse. Tout le monde accepte l’État, alors j’accepte !

Foucault le philosophe sera malgré lui obligé de se positionner lors des évènements à Paris en mai 1968 dont il a vécu la révolte depuis la Tunisie, où il enseignait. Il sera absent des barricades parisiennes, Il se contentera de fonder le Groupe d’information sur les prisons (GIP) en 1971. Il s’engagera pour faire seulement la réforme des institutions contrairement à Chomsky qui lui encouragera les mouvements anarchistes.

Foucault contre Chomsky: Déconstruction contre construction
« C’est de la responsabilité des intellectuels de dire la vérité et de dénoncer les mensonges. », Chomsky

Pour Foucault, La résistance politique (comme les révolutions) ne peut conduire à un véritable changement social, si elles ne comprennent pas les institutions du. Les théories classiques du pouvoir se concentrent tous sur le pouvoir au niveau macro (l’État contre le peuple) en ignorant le pouvoir aux niveaux inférieurs des relations sociales locales. Foucault s’oppose à Shomsky sur la réponse à apporter au pouvoir. Il faut avant faire juste la critique (déconstruction) sans donner des solutions.

« La nécessité de réformer ne doit pas devenir un moyen de chantage servant à limiter, réduire ou étouffer l’exercice de la critique. Il ne faut en aucun cas prêter attention à ceux qui disent : « Ne critiquez pas, puisque vous êtes incapable de mener une réforme. » Ce sont des propos de cabinet ministériel. La critique n’a pas à être le point de départ d’un raisonnement qui conclut : « Voilà donc ce qu’il faut faire. » Elle doit être un instrument pour ceux qui luttent, ceux qui résistent et refusent l’ordre établi. Son usage doit s’inscrire dans des processus de conflit et de confrontation, comme autant d’essais de refus. Elle n’a pas à imposer sa loi à la loi. Elle n’est pas une étape d’une programmation. Elle est un défi lancé à la réalité. », Michel Foucault, Le Pouvoir : L’Essentiel de Foucault : Sélection d’œuvres essentielles de Foucault, 1954-1984

Chomsky confronte Foucault dans les lieux du pouvoir : ce n’est pas seulement dans ses institutions sociales comme l’école, l’hôpital, la prison ou l’armée que se cache et sévit le pouvoir, mais dans sa tour de contrôle : l‘État qu’il faut confronter avec l’anarcho-syndicalisme qu’il définit comme :

« Un système fédéré et décentralisé d'associations libres… correspond à ce que j'appelle l'anarcho-syndicalisme.»

Il ciblait l’oppression économique des multinationales, et prônait la désobéissance civile justifiée par la justice :

« Le peuple a le droit d'empêcher les criminels de commettre un meurtre… il agit dans le cadre légal.»

L’État libérale donne la liberté sans pouvoir se défendre contre le totalitarisme. Tocqueville a bien vue cette contradiction de l’existence de la tyrannie dans la grande démocratie ; les USA.

« Ce que je reproche le plus au gouvernement démocratique, tel qu'on l'a organisé aux Etats-Unis, ce n'est pas, comme beaucoup de gens le prétendent en Europe, sa faiblesse, mais au contraire sa force irrésistible. Et ce qui me répugne le plus en Amérique, ce n'est pas l'extrême liberté qui y règne, c'est le peu de garantie qu'on y trouve contre la tyrannie. », Tocqueville

Chomsky va choisir de lutter pacifiquement contre la violence de l’Empire lors de la guerre du Vietnam.

« L’impérialisme américain a subi une défaite retentissante en Indochine. Mais les mêmes forces sont engagées dans une autre guerre contre un ennemi bien moins résistant : le peuple américain. Ici, les chances de succès sont bien plus grandes. Le champ de bataille est idéologique, non militaire. L’enjeu réside dans les leçons à tirer de la guerre américaine en Indochine ; son issue déterminera la voie et la nature des nouvelles entreprises impériales. » — Noam Chomsky, 1975

La violence impérialiste n’a pas besoin de raison ou de justification pour faire ses génocides, car elle un slogan infaillible : C’est toujours pour sauver l’humanité de l’axe du mal !

Reste que la résistance n’est pas dans les slogans humanistes des droits humains des périodes de l’humanisme, des Lumières et des révolutions. Bien au contraire, ces humanismes n’ont pas arrêté l’injustice, ils l’ont juste justifié avec des débats médiatisés, stériles et distrayants sur la laïcité, le genre, l’égalité… pour faire oublier la vraie tragédie ; les guerres, les génocides, l’économie, l’injustice, la santé mentale, le nihilisme …

La résistance est dans l’ADN de l’humanité. Seulement, la culture de la soumission passée de génération en génération est devenue une seconde nature. Elle est cultivée en masse dans toutes les institutions de l’État par de brillant orateurs pour faire de l’ombre aux vrais humanistes. Thomas Hobbes, John Locke ou Hegel sont préférés plus que Marx, Nietzsche ou Stirner.

Le problème n’est pas dans la résistance, mais dans la forme de résistance. Entre la résistance dure et douce, il y’ a une complexité à parcourir. Pour quels sens et finalité ?

A. Benmohammed, Les Fondations de la Puissance. VI. Résistance : Endurance, Art et Écologie

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