Qui suis-je
lorsque personne ne me regarde ?
la laideur des autres ne nous rend jamais plus beau
et l’ignorance des autres ne nous rend jamais plus smart
Allons donc démontrons notre beauté et notre intelligence
par des actes de création qui améliore
la société, l’économie et la science
arrêtons ces indignes indignations contre
la bêtise de nos concitoyens
Et les écrivains polémiques entrent eux aussi dans l’arène,
non pour éclairer la nuit humaine,
mais pour transformer la pensée en spectacle ;
ils lancent des incendies verbaux
comme des gladiateurs de l’attention,
car dans ce marché du vacarme,
le scandale vaut parfois davantage que la vérité.
oui la laideur peut avoir un masque
avec une cravate, un costume
et un beau titre d’un diplôme
d’une université inconnu dans le mondial
avec juste ce bel usage de la belle langue française ou arabe
les mots ne font pas des ouvre-boites !
Facebook est un magnifique champ sociologique,
une vaste place publique où les consciences s’exhibent
comme des vitrines éclairées dans la nuit numérique ;
on y suspend nos blessures avec des filtres de victoire.
Nous pensions parler au monde,
mais c’était souvent l’enfant ancien qui criait encore :
« Maman, m’as-tu vu passer à la télé ? »
« Regarde, maman, je suis devenu quelqu’un… »
Sous les titres, les diplômes et les photos de voyages,
il y a parfois une faim plus vieille que nous,
une soif d’être regardé
qui traverse les siècles comme un mendiant invisible.
Le philosophe croyait chercher la vérité,
le sociologue observait les foules,
mais les réseaux ont ouvert d’eux-mêmes
le théâtre intérieur des hommes.
Ici, chacun apporte son masque
et finit lentement par montrer son visage ;
l’envieux se trahit par ses sarcasmes,
le vaniteux par son besoin d’applaudissements,
le solitaire par son excès de présence,
et le désespéré par ses rires trop parfaits.
Le sociologue qui nous épie est enfin ravi :
il possède l’humanité nue,
déshabillée jusque dans ses contradictions,
dans cette misère subtile que chacun cache à soi-même.
Car l’homme supporte parfois mieux
d’être pauvre, humilié ou oublié
que d’être transparent devant lui-même.
Alors il publie, partage, commente,
comme on jette des bouteilles à la mer
dans l’espoir secret qu’une conscience inconnue
réponde enfin :
« Je te vois. »
Et moi aussi j’ai la mienne, cette poussière intérieure,
mes vanités discrètes, mes besoins d’existence ;
cet espace me permet parfois
de contempler mon propre reflet
dans le miroir froid des foules numériques.
Nous croyions construire des profils,
mais ce sont peut-être eux
qui sculptent lentement notre âme ;
à force de vouloir être vus,
nous oublions parfois d’être.
Plus besoin du divin
pour confesser nos fautes et nos manques,
les anciens temples sont remplacés
par la lumière bleue des écrans insomniaques.
Plus besoin du psychanalyste
pour fouiller les ruines de notre enfance ;
nous exposons nous-mêmes nos blessures
dans de longues autobiographies instantanées,
comme si parler suffisait à guérir le vide.
Et plus besoin des interrogatoires musclés de la police,
ni des chambres froides où l’on extirpait les aveux ;
nous révélons tout volontairement :
nos peurs, nos colères, nos désirs,
nos habitudes, nos obsessions minuscules,
jusqu’aux détails les plus dérisoires de nos journées.
L’homme moderne s’est fait lui-même
gardien, suspect et confesseur ;
il construit sa propre cellule transparente
avec l’enthousiasme d’un prisonnier
qui décore les murs de sa captivité.
Et derrière les écrans illuminés,
dans le silence après les notifications,
reste la même question nue
que ni la technique ni la gloire n’ont résolue :
Qui suis-je
lorsque personne ne me regarde ?
Personne !
Benmohammed, Omri